+ L’art de l’éditing : une histoire de choix
Qu’est-ce qui fait la force d’un récit photographique ? Au-delà du déclic, il y a un moment charnière, souvent invisible et pourtant crucial : l’éditing. C’est l’art de choisir, d’assembler, mais surtout de renoncer. Construire une série, c’est savoir écarter de très bonnes images si elles ne servent pas le cœur de l’histoire.
Sur ces murs, deux photographes se prêtent à l’exercice à travers deux démonstrations distinctes. Face aux mêmes enjeux de transmission, chacun trace son propre chemin. D’étape en étape, le regard s’affine, la posture s’affirme et le sens prend corps différemment. Ici vous découvrez la série SPIR de Philippe Borg et la série Dialogos de Jessica Gonzalez Sustaeta.
À travers ces deux démarches, vous avez découvert comment l’éditing devient le fil conducteur indispensable pour transformer une succession d’images isolées en une narration puissante, singulière et cohérente. Durant cette édition de Focus nous avons mis en avant l’éditing, cette étape incontournable qui permet d’asseoir la force d’un récit. Vous avez reçu cette proposition avec un grand enthousiasme et nous en sommes ravies !
L’éditing c’est l’art de choisir, d’assembler, mais surtout de renoncer. Construire une série, c’est savoir écarter de très bonnes images si elles ne servent pas le cœur de l’histoire.
+ SPIR de Philippe Borg
Cette série de photographies est issue d’un corpus d’images en noir et blanc et en couleur réalisées au couvent de la Tourette près de Lyon. Ce lieu, conçu par Le Corbusier, possède une identité architecturale forte faite de béton, de verre et d’acier ; il est le lieu de vie de frères dominicains.
Organisées autour de trois notions : habiter, étudier, prier, les prises de vue s’inscrivent dès le départ dans une recherche de restitution de la façon de vivre, de l’accomplissement des personnalités, du ressenti et de l’impact du lieu sur ceux qui l’habitent. Les photographies sont caractérisées par des géométries, des lignes franches, des courbes, des cercles de lumière. Ces éléments structurent très clairement les images et constituent l’une des premières évidences du corpus.
L’enjeu de l'éditing porte précisément sur la nécessité de s’affranchir d’un découpage trop strict autour de habiter, étudier, prier afin de permettre une plus grande immersion dans le lieu et une plus subtile perception du regardeur. L’objectif est de ne pas organiser la série comme un simple reportage ou un document photographique sur les usages et la vie du couvent, mais de se rapprocher du bâtiment lui-même, de sa présence, de son silence, de sa capacité à rencontrer les Frères dans leur engagement.
Ce déplacement de point de vue permet de dépasser la seule présence des Frères tout en la conservant comme fil rouge. Elle est diffuse, inscrite dans le rapport au lieu, à la lumière, aux seuils, des volumes, des circulations.
Le travail d'editing consiste à construire un récit linéaire telle une résonance photographique de ce lieu, sans tomber dans le piège de ce que permettent la lumière et les géométries, mais en faisant d’elles de véritables actrices de l’image. Elles participent au récit et portent une part de dimension spirituelle du lieu. Le défi est de leur donner leur juste place.
Le choix du noir et blanc s’est imposé dès le départ de la réflexion. Il permet de ne pas être distrait par la couleur et de ne pas trop épouser le geste architectural de Le Corbusier dont elle est une caractéristique forte. Le noir et blanc recentre le regard sur les formes, les points de lumière et les matières.
SPIR est construite autour de neuf photographies. L'éditing a déplacé le point de vue initial : la série ne repose plus seulement sur la présence des Frères ni sur les usages du couvent mais sur ce que le lieu est. Cette étape de travail a permis de faire émerger le lieu comme présence active.
Cette série est une observation de l’osmose. Elle explore l’empreinte du lieu et la façon dont il accompagne l’accomplissement et l’engagement des Frères.
Fabiène Gay Jacob Vial, juillet 2026.
Accompagnement à l’éditing réalisé en 2023 - Philippe Borg a été exposé dans l’édition 2023 du Festival Impulse.
+ Dialogos de Jessica Gonzalez Sustaeta
Lorsque j’ai rencontré Jessica Gonzalez Sustaeta, je connaissais son travail des dix dernières années, mais je n’avais pas encore exploré son corpus documentaire.
Jessica Gonzalez Sustaeta a été de 1995 à 2000 photographe officielle pour l’INAH (Institut national d’anthropologie et d’histoire du Mexique) et le Musée Universitaire des Sciences et des Arts (MUCA). Elle voyageait à travers tout le pays et en traversait les multiples cultures et paysages. Son travail photographique constitue aujourd’hui un corpus documentaire majeur sur les peuples d’Amérique Latine qui a été régulièrement exposé au Mexique et aux États-Unis.
Son installation en Autriche, à Vienne en 2013, la contraint à reconsidérer son rapport et sa place dans le monde. Exilée, loin de sa culture, elle commence à documenter sa propre vie comme pour chercher les traces de ce qui demeure et de ce que l’on (em)porte en soi. Il ne s’agit plus de dire le monde des autres, mais de dire comment le monde révèle ce qu’elle était et est devenue.
Son récit photographique est depuis fondé autour des notions de la famille, des différences culturelles et de l’exil.
Nous débutons un accompagnement en 2024, et en découvrant l’étendu de son patrimoine photographique j’ai été frappée par l’évolution de sa photographie, mais également de sa posture d’auteur. Lorsque je me suis penchée sur son corpus documentaire et ses séries suivants celui-ci j’ai immédiatement fait le constat d’un dialogue entre passé et présent, d’une confrontation visuelle entre deux époques et deux écritures visuelles distinctes et d’une narration en miroir qui se dessinait presque naturellement autour du propos qu’elle tenait aujourd’hui face à moi.
Jessica Gonzalez Sustaeta construit une réflexion visuelle sur sa lutte continuelle pour être elle-même dans chaque étape de sa vie. Nous avons dès lors travaillé à partir de ce corpus documentaire puis des séries suivantes allant jusqu’à 2021 afin de bâtir “Dialogos”, qui se veut être une ré-appropriation de ses propres images et déconstruit les récits jouant de l’effet miroir pour créer une nouvelle narration orientée dans une quête, une recherche de sa propre perception dans le monde. Ici se joue la retranscription autant d’un cheminement que d’un état des lieux pour éprouver les sensations qui la conduisent à sa propre réalité.
Cette série est composée, dans sa finalité, de 12 diptyques que nous avons travaillé durant différentes phases d’éditing. Il s’agissait de faire se rapprocher et s’entendre des images en diptyques, mais également dans la globalité de la série tout en regroupant un maximum l’étendue de 26 ans de prises de vues, autant d’années de récits différents mais complémentaires. Il s’agissait de de n’omettre aucun récit, aucune période ni aucune image qui serait nécessaire à la compréhension du récit recomposé et de la posture intime de la photographe face à la vie traversée. Les notions de familles qu’elle soit celle intime, culturelles, créé ou passé, l’exil, la réappropriation d’un nouveau chemin dicté par celui-ci, les différences culturelles et le cheminement. Celui-ci est également présent de par la présence d’images en couleurs et d’images en noir et blanc qui se font l’écho direct de l’évolution de la photographe, que ce soit sur son chemin personnel ou de par sa photographie. Les uns et les autres dialoguent, se confrontent et finissent par former un ensemble, celui d’un nouveau récit, un récit se plaquant sur la réalité d’aujourd’hui de la photographe, sans omettre sa réalité d’hier.
Severine Gay Degrendele, juillet 2026